lundi 1 avril 2019

Frère Elie Lemoine – LA CONCENTRATION partie 1/2


Extrait de « Grâce sanctifiante et intellect transcendant concentration et activité » par Élie Lemoine

Entre Orient & Occident :

« Un moine d’Occident », « Portarius » (le Portier) : c’est ainsi que notre F. Élie (Adolphe Levée), spécialiste d’hindouisme et d’ésotérisme chrétien, signait ses articles. Il exprimait par là le cœur de son propos : pratiquer l’ouverture à l’autre comme un moyen d’approfondir sa propre tradition (en l’occurrence, occidentale).


Né à Paris le 13 décembre 1911, fils d’un artisan ciseleur agnostique (mais d’une mère croyante), il passa son enfance à Bordeaux. Diplômé de l’école de commerce de l’avenue Trudaine à Paris, il partit en 1935 pour l’Indochine pour le compte d’une maison de commerce parisienne. En 1939, sur le point de rentrer en France, la guerre l’oblige à rester sur place jusqu’en 1946. Un troisième voyage eut lieu en 1950-1951, à Singapour cette fois.

Le déclencheur de sa vocation religieuse fut un livre du philosophe et orientaliste René Guénon, Orient et Occident, lu en 1931. Le jeune Adolphe parvint à trouver l’adresse de l’auteur ; une correspondance s’engagea, qui dura jusqu’à la mort du maître, en 1951. De Guénon, Adolphe retient le diagnostique sévère sur la culture occidentale techniciste :
  • « on n’a pas encore pris la mesure du mensonge qui est à la base de tout le développement moderne : se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ne peut, en fin de compte, qu’aboutir à voir la terre elle-même se dérober sous nos pieds, car la terre n’existe que dans le ciel. »

De Guénon encore, il adopte l’approche des religions traditionnelles par la métaphysique (l’illumination de l’être) plutôt que par l’histoire.
Enfin, c’est Guénon qui lui fait réaliser l’importance de l’initiation : l’homme ne peut découvrir sa voie la plus propre ni se connaître lui-même qu’à condition de se recevoir d’un autre, ministre de l’Église ou maître spirituel. Ceci vaut en particulier de la foi :
  • « Il se s’agit pas de croire ce que l’on veut croire, mais de croire parce que l’on veut croire, ce qui est tout différent et ne préjuge nullement du contenu de la foi. La foi repose sur un témoignage et donc porte sur quelque chose qui ne nous est connu que dans et par ce témoignage. Ce qui nous est dit n’entraîne donc pas d’adhésion par ce qu’il est (et que nous ne « voyons » pas) mais par la valeur que nous reconnaissons à la personne du témoin […] D’ailleurs, pour la foi proprement dite, la volonté ne suffit pas : il y faut une grâce. »

Parallèlement, sa réflexion va s’approfondissant. Il confronte les Upanishad (en sanskrit !) et les écrits de saint Thomas d’Aquin et de saint Bernard sur le mystère de Dieu. Ses notes, tapées sur une antique Underwood qui ne le quitte jamais, s’accumulent. Il en tire un livre magistral, publié en 1982 sous le titre : Doctrine de la non-dualité (advaita-vâda) et christianisme, où il défend la thèse selon laquelle les doctrines védântique et chrétienne ne sont pas foncièrement incompatibles : un « non-dualisme » chrétien envisageable, dans la mesure où l’homme est appelé, dans le Christ, à passer du point de vue de la créature (vis-à-vis du Créateur) à celui de Dieu lui-même.
Le Vedânta, de son côté, n’est pas panthéiste, contrairement à ce qu’on dit souvent. L’accueil chaleureux, parfois même enthousiaste, réservé à ce livre par les spécialistes des deux religions permet de croire qu’il continuera longtemps à alimenter le dialogue interreligieux.

C’est ainsi, après avoir publié son maître-livre et rassemblé ses articles dans un dernier recueil, qu’il décède subitement, le 1er octobre 1991.
  • « Ce que Dieu aime, c’est ce qu’il va faire naître en nous. »

Cette introduction provient du site : https://www.latrappe.fr/?article240




À propos des conditions d’accès à la pure intellectualité, nous voudrions souligner fortement un point que nous considérons comme très important, et cela d’autant plus qu’il semble bien que beaucoup de ceux qui ont lu René Guénon et qui aspirent à une réalisation, à quelque degré que ce soit, ont tendance à y voir quelque chose de relativement négligeable.

Ils se bornent assez souvent, en effet, à étudier la doctrine de la même manière qu’ils le feraient pour un système philosophique, c’est-à-dire d’une façon purement mentale et extérieure, ce qui ne saurait les mener bien loin dans la véritable compréhension. C’est là une disposition d’esprit typiquement occidentale et, en Occident même, devenue presque sans remède. Elle ne fait d’ailleurs que s’accentuer à mesure que les conditions de vie se détériorent et favorisent de plus en plus la dispersion et l’extériorité.
Le point sur lequel nous désirons ici appeler l’attention est la nécessité, pour quiconque aspire à la réalisation, de s’exercer vraiment et sérieusement à la concentration. Rappelons seulement à cet égard la mise en garde de René Guénon dans Orient et Occident :
  • « Ceux qui ne sont pas même capables de réfréner leur impatience le seraient encore bien moins de mener à bien le moindre travail d’ordre métaphysique ; qu’ils essaient simplement, à titre d’exercice préliminaire ne les engageant à rien, de concentrer leur attention sur une idée unique, d’ailleurs quelconque, pendant une demi-minute (il ne semble pas que ce soit trop exiger), et ils verront si nous avons tort de mettre en doute leurs aptitudes. »


Et Guénon ajoutait en note : 
  • "Enregistrons ici l’aveu très explicite de Max Müller : « La concentration de la pensée, appelée par les Hindous êkâgratâ (ou êkâgrya) est quelque chose qui nous est presque inconnu. Nos esprits sont comme des kaléidoscopes de pensées en mouvement constant ; et fermer nos yeux mentaux à toute autre chose, en nous fixant sur une pensée seulement, est devenu pour la plupart d’entre nous à peu près aussi impossible que de saisir une note musicale sans ses harmoniques. Avec la vie que nous menons aujourd’hui... il est devenu impossible, ou presque impossible, d’arriver jamais à cette intensité de pensée que les Hindous désignaient par êkâgratâ, et dont l’obtention était pour eux la condition indispensable de toute spéculation philosophique et religieuse. » 

Naturellement, Guénon faisait remarquer qu’il en était toujours ainsi pour les Hindous et qu’il s’agissait en réalité pour ceux-ci, non de spéculation philosophique et religieuse, mais de spéculation métaphysique exclusivement [1]. Nous pouvons remarquer aussi que Max Müller est mort en 1900 et que, vue de 1990, l’incise « avec la vie que nous menons aujourd’hui » a de quoi — hélas ! — nous faire sourire.

[1] Orient et Occident, p. 182.




Peut-être n’est-il pas non plus entièrement inutile d’attirer spécialement l’attention sur le lien indiqué par René Guénon dans ce texte entre la « concentration de l’attention sur une idée unique » et « le moindre (nous soulignons moindre) travail d’ordre métaphysique » à l’égard duquel cette concentration constitue comme un « exercice préliminaire ». 
Il en résulte immédiatement que si quelqu’un se révélait incapable de cet exercice, il le serait encore plus « d’entreprendre un travail sérieux et effectif », il ne lui resterait plus alors qu’à « se retirer spontanément » [2], quelque humiliante que cette démarche puisse lui apparaître, bien qu’en réalité, il n’y ait aucune humiliation à être et à se reconnaître celui que l’on est et non un autre.

Mais d’où vient le caractère indispensable et irremplaçable de la concentration ? Il procède directement de sa relation à la connaissance ; c’est ce qu’exprime nettement Guénon dans un autre passage :
  • « La réalisation métaphysique consistant essentiellement dans l’identification par la connaissance, tout ce qui n’est pas la connaissance elle-même n’y a qu’une valeur de moyens accessoires ; aussi le Yoga prend-il pour point de départ et moyen fondamental ce qui est appelé êkâgrya, c’est-à-dire la “concentration”. Cette concentration même est... quelque chose de tout à fait étranger à l’esprit occidental, habitué à porter toute son attention sur les choses extérieures et à se disperser dans leur multiplicité indéfiniment changeante ; elle lui est même devenue à peu près impossible, et pourtant elle est la première et la plus importante de toutes les conditions d’une réalisation effective » [3].

Et plus loin encore :
  • « En tout cas, il faut toujours se souvenir que, de tous les moyens préliminaires, la connaissance théorique est le seul vraiment indispensable, et qu’ensuite, dans la réalisation même, c’est la concentration qui importe le plus et de la façon le plus immédiate, car elle est en relation directe avec la connaissance » (c’est nous qui soulignons) [4].

[2] Id.
[3] Introduction générale..., p. 237.
[4] Id.

A suivre...



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